C’est pas du conte ce que tu fais

PHOTO: PATRICK WOODBURY, LE DROIT

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T’as une chemise à carreaux. T’es sur une scène. Tu contes des affaires au public. Mais y paraît que t’es pas un conteur. C’est un autre conteur, un vrai, qui me l’a dit.

C’est une critique qu’on entend parfois dans le milieu : « Lui, ce qu’il fait c’est même pas du conte, c’est de l’humour (s’il est plutôt drôle), du théâtre (s’il est déguisé), ou de la littérature (s’il met ses contes par écrit). Comme s’il y avait une vraie manière de faire.

Comme si on disait : « Pfff ce n’est pas de la musique ce qu’il fait, c’est du folk… ». Bref, ce n’est pas une critique, c’est du n’importe quoi. Ce que je n’aime pas dans cette attitude c’est qu’on tente de limiter le conte. De figer la manière de le faire.

Comme dans toutes les autres formes d’art, il existe des courants artistiques dans le conte. D’ailleurs, identifier ces courants serait un exercice plus enrichissant que d’en imposer un seul comme étant la « vraie » façon de conter. Plutôt que de les discréditer, on gagnerait à saluer l’audace de ceux qui sortent des sentiers battus.

Pourquoi devrait-on conter de la même manière que nos ancêtres au bord de leurs poêles à bois ? Les conteurs sont-ils des nostalgiques, ou pire, des conservateurs ? Il n’y a pas grand débats en cinéma à savoir si on devrait continuer de faire des films muets ou en sépia.

Même s’il existe des courants classiques en danse, en musique, en peinture et en plein d’autres arts, tout le monde reconnaît qu’il s’agit d’une des manières de pratiquer son art, mais pas la seule. Les conteurs devraient prendre le temps de saisir les nuances et les courants qui traversent leur pratique plutôt que d’insidieusement critiquer tout ce qui sort du style classique établie par… j’imagine un bûcheron un soir de brosse.

En tant que conteurs, nous sommes des cordonniers mal chaussés. Nous pratiquons l’art oral, mais manquons de mots pour raconter ce que nous faisons.

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32 responses to “C’est pas du conte ce que tu fais”

  1. Alain Lessard says :

    Je suis tout à fait en accord avec tes propos. J’ai publié, l’an dernier, mon 4e ouvrage intitulé «Contes de Saint-Parlabas». J’ai ensuite mis en scène un spectacle basé sur ce livre. Il mélange le conte et la chanson, le tout devant un décor multimédia couvrant 36 pieds de largeur par 10 pieds de hauteur.

    Le conteur Steve Pruneau y est renversant. Il donne vie à plus d’une dizaine de personnages en leur donnant des postures et des voix différentes. On navigue entre l’humour et le drame.

    Bien que le spectacle ait reçu de très belles critiques de la part des spectateurs et des médias, j’ai senti une petite réticence de la part de certains conteurs plus traditionnels. Un peu comme s’il y avait quelque chose d’ostentatoire (peut-être menaçant, je ne sais trop) dans le fait d’ajouter de la musique, des éclairages et un décor multimédia autour du conteur.

    Personnellement, je crois tout comme toi que le conte a de multiples branches et qu’elles ont toutes leur raison d’être et leur charme. C’est triste de voir que certaines personnes du milieu lèvent le nez sur ce que d’autres font sans même prendre le temps d’aller plus loin dans leur réflexion que leur propre vision de ce que «doit» être le conte.

    J’aime à la fois les spectacles intimes où on est tout près de l’artiste et ceux à plus grand déploiement. J’ai l’impression que parfois certaines personnes croient que plus un spectacle est imposant, plus il tente de cacher son manque de contenu par du flamboyant. Ça peut évidemment être vrai, mais c’est loin de toujours être le cas.

    Bref, la beauté est dans la multitude et la différence. C’est ce qui fait toute la richesse et le foisonnement d’une culture.

    Merci pour ce bel article et au plaisir de te lire de nouveau.

    Alain Lessard

    P.S. : Si tu désires avoir un aperçu du spectacle ou du livre, tu peux visiter mon site web au http://www.alainlessard.com.

    • Pierre Renaud says :

      Pour moi, un conteur c’est celui qui met le conte devant lui-même, qui aime et qui écoute tant le conte qu’il ne pense pas à se mettre devant.Son but en venant devant les gens n’est pas de se montrer mais de partager son amour du conte. Quelqu’un qui, quand il est seul, entre dans le conte et y voyage. Conter est une fonction naturelle de l’esprit. Les enfants la possèdent. Il faut faire comme les danseurs qui dansent comme si personne ne les regardait. Il faut inviter le public, non à se divertir, mais à se souvenir de lui-même. Il faut lui faire place dans notre acte de donner vie au conte. Il faut croire au conte, lui faire confiance, être son premier témoin. Chemise à carreaux optionnelle.

  2. Michel Hindenoch says :

    « C’est pas du conte » J’entends ça depuis des lustres… Pour moi ça veut dire : « Ça ne rentre pas dans ce que j’attends d’un conteur » et pas plus. Pour moi la question première, c’est d’abord : « Est-ce que c’est beau et bon ? » Si c’est non, y a plus grand-chose à discuter. C’est quand c’est « bel et bon » que c’est intéressant de se demander pourquoi, et comment ça se fait. Oui c’est beau, mais qu’est-ce que c’est ? Il est vrai que depuis une trentaine d’années (en France en tous cas) s’est passée une ruée vers le conte où chacun a fait avec ce qu’il avait, et ce qu’il croyait. On commence maintenant à faire la différence entre un conteur et un lecteur public (et ça a mis le temps)… Mais il reste toujours une confusion entre « auteur de sa version », et « interprête de la version de quelqu’un d’autre », entre « Oralité » et « oralisation comme mode de diffusion de l’Ecrit », entre Social et Symbolique, entre mémoire personnelle et mémoire collective, entre tonique et comique (non, là je blague), etc… etc… On manque encore de repères, et surtout de « règles du jeu ». Il est donc normal que cela cause des heurts et des sentiments d’injustice. En tous cas, les repères sont des « piquets » faits pour tourner allègrement autour, et non des perchoirs où il n’y aura jamais assez de place ni pour tout le monde, ni pour jouer. :o)

  3. François Barbeau says :

    Bravo Alexandre! Beau coup de gueule tout à fait juste! Comme musicien-bruiteur-compositeur, j’agrémente le conte, je l’enrichis en sonorisant les images émotionnelles transmises par les personnages, l’action ou l’ambiance. Je leur attribue des sons et/ou des thèmes musicaux, et ainsi la musique devient elle-même un personnage, sans toutefois prendre la place de la parole. Car il s’agit bien de cela, d’une prise de parole, une voix et une voie privilégiées du partage de notre imaginaire s’appuyant sur nos expériences humaines et nos réalisations conscientes. Je trouve que le conte est parmi les plus belles façon d’ouvrir la porte de l’inconscient individuel et collectif.

  4. Mouch says :

    Merci pour cet article, pertinent et court à la fois.
    Il y a un deuxième travers à cette idée reçue que le conte ne peut être fait « qu’à l’ancienne », c’est que cet art, censé être populaire, ne l’est pas du tout. C’est difficile de faire déplacer le public pour du conte. On pense que ça n’est que pour les enfants, alors que ça n’est plus si souvent le cas ; que ça va être long et chiant, alors que les acteurs du conte, comme les autres artistes tiennent à faire passer un bon moment ; que la morale y est désuète, alors que ces mêmes acteurs sont des citoyens comme les autres, avec la palette de pensées que contient la société…
    Un art à faire connaître!
    Combien de fois en sortant de scène, j’entends : « c’est la première fois que je vois un conteur », ou une comparaison (comme dit dans l’article) à d’autres pratiques scéniques.
    Merci pour l’article, je pense qu’il va être largement partagé par les conteurs et conteuses actifs et dans leur temps.

  5. Jean-Sébastien Dubé says :

    J’ai eu la mauvaise idée d’écrire sur Facebook que tu ne faisais pas beaucoup avancer le débat, Alexandre. Je m’en excuse. Visiblement, ton billet met le doigt sur un bobo puisqu’il est repris et partagé un peu partout. Bravo!

    Que plusieurs styles de contes puissent, non, doivent exister et se côtoyer, j’en suis, bien sûr. Attendu qu’il est difficile de conter ce que l’on est pas, c’est cette diversité qui fait la richesse de cette forme d’art. C’est aussi ce qui fait qu’il est difficile pour le public qui le connait peu de s’en faire une idée précise. Si je ne connais qu’un ou deux conteurs traditionnels, je risque d’être déstabilisé la première fois que j’entendrai un conteur urbain ou trash… Possible que je n’y retournerai pas. En termes littéraires, on pourrait dire que « l’horizon d’attente » du conte est flou.

    Notre art est trop (re)nouveau et fragile pour que les gens arrivent encore à se dire: « Aujourd’hui, j’ai entendu du métal (ou du jazz), moi je préfère le classique. C’est tout. »

    Pour avoir une idée de cette variété, j’invite le lecteur à découvrir l’impressionnant travail de réflexion fait par Jacques Falquet: http://tenirconte.com/2010/03/le-conte-decrypte-a-laide-du-code-falquet/

    Pour avoir moi-même pêché et trouvé que parfois « ce n’en était pas », je me permettrai d’insister sur ta conclusion qui m’apparaît très importante: « En tant que conteurs, nous sommes des cordonniers mal chaussés. Nous pratiquons l’art oral, mais manquons de mots pour raconter ce que nous faisons. » Il y a encore beaucoup de conteurs et conteuses qui manquent de références, font n’importe comment et oublient ou écartent de leur pratique ce qui fait l’originalité de notre art. Parce que tout ne peut pas être dans tout: parfois, ça n’a de conte que le nom.

    Je pense que les gens qui s’inquiètent de ce que le conte est souvent écrit, humoristique, en costume ou « en chemise à carreaux » (j’en suis) ne sont pas nécessairement des adversaires de la diversité. Ils s’inquiètent au contraire d’une homogénéisation marchande d’un art millénaire qui se cherche de nouvelles assises. « Si le public aime ça, c’est bon », ne suffit pas. C’est peut-être du très bon théâtre solo, du monologue, voire des formes hybridées avec le conte… C’est beaux les hybrides. C’est vivant. Ça montre qu’un art évolue et fait des emprunts. Le problème, c’est de ne pas être conscient de ce que l’on fait. De croire que « prendre la parole suffit ».

  6. gravoin says :

    Dans l’article il y a des comparaisons que je ne trouve pas très justes, le conte existe depuis la nuit des temps sans rien nécessiter d’autre qu’un conteur avec sa voix, son corps, le cinéma est un art tout neuf, directement lié à l’évolution des moyens techniques, évidemment qu’il ne va pas se priver ni du son, ni de la 3D, etc… pour autant c’est toujours du cinéma, pas de doute là-dessus, on regarde et on écoute un film qui passe sur un écran.
    De même pour la musique, il y a une infinité de styles musicaux, mais la musique on sait ce que c’est, une association de rythme, d’harmonie et de mélodie, avec un dosage différent des 3 ingrédients selon les cultures.
    Pour le conte, je trouve qu’il y a une énorme confusion, parce que cet art-là a été oublié, abandonné en occident, et lorsqu’on y est revenu, on ne s’est guère posé la question de savoir ce que c’était que le conte, et on s’est permis de le mettre à toutes les sauces.
    Quand tu parles de « sentiers battus » moi je crois que ces vieux sentiers-là ne sont pas assez fréquentés, et qu’avant d’innover il faut vraiment s’interroger sur ce que l’on fait.
    Il y a de trés bons films, dessins animés, pièces de théâtre, one man show, qui sont basés sur du conte, OK, mais pour moi la forme artistique choisie ce n’est pas le conte, c’est du cinéma, de l’animation, du théatre, de l’humour,….
    Actuellement je travaille sur l’adaptation d’un roman en conte, ma base, c’est de la littérature, mais clairement, ce que je veux faire à partir de ça, c’est du conte!

    • Mouch says :

      Bonjour Gravoin,
      Je crois qu’ici il ne s’agit pas du conte comme genre littéraire, mais bien du conte comme art vivant à part entière. Comme conte dis sur scène par des conteurs. En effet, le mot est aussi utilisé par des gens qui font du cinéma, écrivent des livres, des scenarios, ou des pièces. Mais très peu de gens connaissent léans ce qu’il a d’originel, et comme tu le dis, exercé depuis des siècles.
      Bien cordialement

      • Mouch says :

        Excuse les fautes de frappe dues à la technologie approximative de la téléphonie sur le net.

      • gravoin says :

        Je n’ai pas été clair, je parle bien du conte comme art vivant.
        Quand je parle d’adapter un roman en conte, ça veut dire raconter sur scène avec mes mots l’histoire qui est dans ce roman, de la même manière que si c’était un histoire traditionnelle.
        En fait je trouve qu’il y a confusion entre le conte comme forme d’art, et le conte comme matière à faire à peu près tout ce qu’on veut.
        Cette confusion n’existe pas pour la musique, le théâtre, le cinéma, etc…
        Même quand un spectacle mêle plusieurs formes d’art, on identifie clairement ce qui est du théâtre, de la musique, etc…

      • Mouch says :

        En fait si, tu as été clair, c’est moi qui ai lu trop vite. Je suis d’accord avec toi sur le fait que l’on en a pas de définition commune assez connue. C’est sûrement trop Implicite (et « entre nous »). J’avoue avoir du mal à le définir autrement que le fait de « raconter une histoire ». Mais c’est peut-être trop vague, je ne sais pas trop. Ce serait intéressant en effet d’être tous capables de définir des genres ou des styles plus explicites (comme ça existe en musique). C’est probablement là que les sentiers ne sont pas battus, que chacun défini sa manière de faire avec ses termes. D’ailleurs, même quand il s’agit de conte traditionnel (ce que je ne fais quasiment jamais), il y aurait à être plus précis, parce que la réécriture ou l’interprétation sont souvent hyper variées, et que cette appellation est limitante. Alors pour tout le reste, normal que ça soit très flou. Malheureusement.
        Quelqu’un a-t-il déjà tenté une « classification »?

  7. Hélène Lasnier says :

    Lors du dernier colloque du RCQ à Trois-Rivières en novembre 2012, un atelier intitulé « Conditions de vie des passeurs de la parole au Québec » a fait ressortir des questions fondamentales sur l’art de conter au Québec et les défis que cela représente pour chaque « passeur de la parole ».

    D’entrée de jeu, le Super-Quiz-Éclair Top-Tendance conçu par Jean-Sébastien Dubé a donné le ton. Un questionnaire amusant présentant moultes caricatures où tous se sont reconnus en un ou plusieurs points. Un genre de Google Map du conte. Et sur cette carte, à chacun de s’y retouver! Que l’on soit « amateur » ou « professionnel », « artiste » ou « artisan », « spec » ou « trad », « glamour » ou « intime », l’important, c’est de connaître ses repères pour éventuellement se faire un itinéraire! D’où partez-vous? Et où allez-vous?

    Il y a ceux qui passent le chapeau
    Après s’être aventurés devant un micro
    Certains content bénévolement, font du « communautaire »
    Il y a les contes à domicile… On m’offre la bière!

    Il y aussi les Cercles de conteurs
    Pour plusieurs, c’est le parfait bonheur
    Conter, c’est un rêve, une passion
    Conter, c’est un chemin, une mission

    D’autres arrivent à vivre de leur art
    En tournant ici et à l’étranger
    Il y a même quelques Superstars
    Qui attirent les gens par milliers

    Ceux qui vivent de ce métier
    ll y en a un sur vingt, peut-être moins
    La plupart doivent combiner: travailler et conter
    Il faut du beurre sur le pain!

    Êtes-vous « trad »? Vive le «compagnonnage!
    Ou « spec »? Il faut être à la page!
    Des exemples, je pourrais en ajouter
    Mais je suis sûre que déjà, vous vous reconnaissez

    En conclusion
    Peu importe où nous sommes sur cette carte Google du Conte, il est ressorti de cet atelier un mot magique… « Démarche » afin d’éviter l’étiquette et la confusion du mot « professionnel »… Mais attention, une démarche claire, un choix artistique assumé visant d’abord la qualité. Une démarche engagée dans la pratique de son art où on accumule millage et apprentissages.
    De l’excellence vient la reconnaissance…

    Les bons contes font les bons amis!

    Hélène Lasnier

    article paru dans le Bulletin du RCQ No 29, mars 2013

  8. Claude Hamel says :

    L’ombre qui plane au tableau pour moi c’est l’emploi de recettes toutes faites pour faire rire le public. Un conteur n’est pas un humoriste et parfois certains soirs j’entends des conteurs qui ne semble rechercher que l’approbation d’un public rendu facile par l’utilisation des même ficelles que les humoristes. J’ai entendu de tout, des pâles copies d’Yvan Deschamps, de grossières blagues sur les criatures, que certains se permettent parce que l’on est soi-disant retourné en Nouvelle-France, pourtant ça sonne tellement comme le sous-discours un tantinet haineux des humoristes envers les femmes, l’humour ont le sait étant né au Québec, un soir de février dans une taverne dans la décennie 50-60, et cette longue plainte navrante des bonhommes déchus face à leurs femmes tout aussi désenchantées, il est souhaitable que l’on la laisse aux humoristes qui en font une partie de leur pain.Faire rire avec de bonnes vieilles jokes, sur tout et rien et sur les femmes, c’est ré-asservir le public au besoin de rire à tout prix, le ramener à croire que si il n’a pas ri, la soirée n’a pas été si bonne…Par ailleurs, je crois que lorsque la démarche est sincère et sensible, quelle qu’en soit la forme, l’authenticité a rendez-vous avec le plaisir de dire et d’entendre.

    • Mouch says :

      En France on fait rire parfois, voire souvent. Mais heureusement qu’il n’y a pas que les blagues misogynes pour faire rire, ce serait triste. Ça m’étonnerait que vous en soyez tous rendus là tout de même. Je n’ose pas l’imaginer.

  9. Bernard Crustin says :

    Lâcher pas gang! J’adore cette discussion. Elle me fait aussi penser à la crise identitaire au Québec. Qui veut se hasarder à définir un/e conteur/se? Si vous aviez à préparer une description de tâches, que mettriez-vous dedans? Mais se faisant, ne sommes pas en train d’instrumentaliser un art en termes économico-industriels? En train de prouver que la culture est un bien consommable?

    Ok. On recommence. Un conteur utilise la parole pour dire quelque chose à des gens. Il le fait à partir de ce qu’il est. Des fois on rit. Des fois on pleure. Des fois on réfléchit. Mais presque toujours on prends son temps car nous avons perdu la faculté d’écouter. À l’heure de l’instantané, où ceux sans téléphone « intelligent » font figure de dinosaure, au moment où s’installe le royaume du texto écrit dans une langue raccourcie, sténographique, à l’instant où « moi » ne sait plus comment aller vers « nous », nous conteurs/conteuses sommes essentiels.

    Mais puisqu’il y a eu coupure, oubli, récupération, vide combler par d’autres, confusion, nous sommes devant la tâche de ramener les gens vers nous, une personne à la fois. Avec douceur, en travaillant très fort pour offrir une qualité humaine que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

  10. Éric Gauthier says :

    Je souligne le problème de confusion mentionné par Michel Hindenoch et Gravoin ci-haut. Le mot « conte » désigne à la fois un art, un type d’histoire, un patrimoine, et probablement plus encore, ce qui ne simplifie pas le débat. (Débat que je continue à trouver simultanément futile et fascinant…) La grille de Jacques Falquet proposée par Jean-Sébastien

    Une piste de réflexion supplémentaire: dans ce que certains appellent « le conte », il y a un petit quelque chose sous-jacent qui relève quasiment du sacré. L’idée que le conteur remplit une fonction cruciale, celle de « passeur de parole » ou de « porteur de sagesse ». Dans le débat jusqu’ici, certains ont établi des comparaisons avec d’autres disciplines. Je manque justement de comparaisons sur ce point: quelle autre discipline (ou quel genre) évoque une telle responsabilité? Quand d’autres nomment leur art en utilisant un mot comme « musique » ou « théâtre » ou « cinéma », ou « jazz » ou « rock » ou « comédie » ou « film noir », chargent-ils le mot d’autant de connotations? Le terme peut avoir quelque chose de noble pour eux, mais je me demande s’ils y perçoivent l’écho du sacré comme les conteurs parfois semblent le faire. Et si ce genre de souci est particulier aux conteurs, on peut se demander pourquoi nous serions différents, et en quoi ça nous sert ou non…

    Comme toujours, c’est plus facile de poser des questions que d’offrir des réponses. :) Je vais continuer à songer à tout ceci, ne serait-ce que pour trouver de meilleures questions à poser…

    • Yves Robitaille says :

      Dan Yashinsky raconte l’histoire d’un disciple qui demande au rabbin : «Rebbe, quel est le sens de la vie?» Pour toute réponse, il reçoit une retentissante baffe. «Pourquoi me frappez-vous?» Et le rabbin de répondre : «Pourquoi gâches-tu une si bonne question en voulant l’échanger contre une mauvaise réponse?»

  11. hémart says :

    et si tout simplement le conteur était celui qui sait vous embarquer sur sa barque,vous redonner une âme d’enfant, vous faire voyager sans à priori,qui vous emmène dans un autre monde sans que vous vous posiez de questions……

    alors écoute,image,cri, émotion,sourire,rire,pleurs, rejet…….les maitres mots du conte!

    Qui se pose des questions sur un conteur? l’institution pour lui trouver un statut? les DRACS pour lui donner ou non des subventions…..
    le détenteur (???) d’un patrimoine cadenassé?

    Celui qui juste, d’une voix, d’un mot, d’un geste ,d’une attitude sait te faire décoller de ta chaise d’auditeur est un conteur. Tout le reste……..

    • Jean-Sébastien Dubé says :

      Et si des conteurs trouvaient important de se poser ces questions pour approfondir leur compréhension de ce qu’ils font, pour comprendre d’où ils viennent et où ils vont…

      Comme si d’appréhender un art par l’intellect empêchait de l’apprécier aussi au niveau émotif…

      C’est petit… et c’est dommage.

  12. Yves Robitaille says :

    Je trouve l’article d’Alexandre symptomatique de la situation au Québec. Certains disent ceci est ou n’est pas du conte. Mais à partir de quoi?

    L’article réagit de manière un épidermique en disant :
    «Les conteurs devraient prendre le temps de saisir les nuances et les courants qui traversent leur pratique plutôt que d’insidieusement critiquer tout ce qui sort du style classique établie par… j’imagine un bûcheron un soir de brosse.»

    Symptomatique parce qu’il manque un élément essentiel, un regard critique, une réflexion sur l’essence et la pratique. Comme le signale Éric Gauthier, quand on parle de conte, on parle de quoi? Le mot même désigne plusieurs réalités. Mais qui peut parler de son projet artistique et de sa conception esthétique dans le conte? On peut parler de différents courants quand on réfléchit à ce qu’on fait et à ce qu’on voit, quand on établit des critères.

    On peut tout faire à l’exemple de ce que nous dit Alain Lessard : «Il mélange le conte et la chanson, le tout devant un décor multimédia couvrant 36 pieds de largeur par 10 pieds de hauteur.» Est-ce utile? Se souvient-on de l’histoire ou sommes-nous ébahis par la quincaillerie ou la performance? L’histoire a-t-elle assez de force pour que le spectacle vive même si une panne d’électricité survient, que le multimédia «phoque»?

    Du conte bâclé, du conte fourre-tout il en existe et il faut savoir en parler. Pour moi, le choix est clairement un rapport entre le conteur (qui s’assume comme conteur et non comme personnage) et l’auditoire à travers l’histoire qui est la vedette du spectacle, sa raison d’être. Il existe tout une variétés de rapports dans ce beau triangle amoureux et il en est que je questionne, voire même désapprouve. Parlons-en mais que la discussion vienne suite à une réflexion. Il y a des gens qui ont étudié le contes sous ses différents aspects, Il n’y a pas eu que des «bûcherons sur la brosse». Il y a des bibliothèques pleines sur le sujet, il y a des revues, des conférences, des colloques, qui se penchent sur le sujet.

    Acceptons de développer une critique du contenu et des contenants. Tout n’est pas bon, un bon animateur de foule n’est pas nécessairement un bon conteur. Mais pour cela, cherchons d’abord à savoir de quoi nous parlons et ce que nous faisons. C’est le meilleur service que nous pouvons rendre à la discipline.

    Si nous sommes des cordonniers mal chaussés, si nous pratiquons l’art oral, mais manquons de mots pour raconter ce que nous faisons, c’est peut-être qu’il y a des devoirs que nous n’avons pas pris le temps de faire.

  13. Nicolas Rochette says :

    Partisan de la recherche fondamentale sur ce qu’est le conte, ses limites et ses frontières, j’irais un peu à contre-courant (pour le plaisir diront certains).

    Je postulerais que nous sommes beaucoup moins des âmes perdus sans appareil critique, sans compréhension collective du conte que nous le disons souvent. Des termes, des compréhensions communes de ce qui constitue notre pratique, des vocables et une taxonomie partagés par notre communauté, nous en avons! Lorsque je parle à des conteurs, des dizaines et des dizaines de ces termes traverses nos discours et échanges, sans qu’ils n’est plus besoin d’être explicités.

    Peut-être aurons nous besoin d’un Barthes, d’un Freud ou d’un Bourdieu réputé pour nous dire à nous-même des choses que nous savons déjà en partie. Mais d’ici là, des « codes Falquet », des blogs de Jean-Sébastien Dubé, des livres de Planète Rebelle (pour ne parler ici que du Québec) sont transcendés par une terminologie beaucoup plus commune qu’on le croit. Et si nous partageons des vocables, c’est que nous partageons des concepts, et de ces derniers naît une conception générale du conte qui fait un certains consensus (seulement « certains », car il y aura toujours des gens en désaccord, et tant mieux!)

    Nous savons de plus en plus ce que nous faisons, donnons-nous au moins ça! Et reconnaissons-le.

    Mais que ça ne nous arrête pas la membrane réflexive pour cause d’assoyage sur nos acquis!

    Plutôt, carburons sur ces acquis et fouillons plus loin encore les extrêmes frontières pour une diversité de démarches, oui, mais, surtout, pour une diversité qui ose (de dire Nadine Walsh)!

    • Yvon Boutin says :

      «Je suis un pauvre conteur solitaire, loin de son foyer»
      adaptation des propos de Lucky Luke
      Je viens de prendre connaissance, de ce débat (échange animé) récurrent autour de la question ou plutôt du questionnement sur la définition de ce qu’est le conte et plus particulièrement QUI est conteur ou ne l’est pas!
      je me suis questionné, comme certains, sur l’utilité ou la futilité de participer à cet échange…Voici donc que j’y prend part.
      L’expression «passeurs de parole» a été utilisée pour parler de ce que nous sommes, de ce que nous faisons comme conteurs…Faisons-nous ce que nous sommes et sommes nous ce que nous faisons???
      Il me semble que je suis avant tout un «preneur de parole». Un preneur de parole qui exprime cette parole à des «écouteurs» de paroles. Par la suite, il y a le rôle que je me donne, celui que je veux, celui que je prends, celui qui m’est prêté…
      Un vieux dicton a déjà dit: «Parler est un besoin . Écouter est un art.»
      À quel besoin la prise de parole correspond-elle chez le conteur? Quelle intention sert-elle? Quelle aspiration vient-elle nourrir?
      Les preneurs de paroles sont DIVERS: poètes, chanteurs, enseignants, politiciens, prédicateurs…conteurs.
      Si la biodiversité est si importante pour le maintien et la poursuite de la Vie sur notre chère Terre, la diversité dans la prise de parole est tout aussi importante, voir nécessaire dans le maintien de l’utilisation des mots dans nos relations avec les autres et avec notre environnement au sens large.
      Cette diversité s’observe même à l’intérieur des divers champs mentionnés. Elle s’exprime différemment d’un chanteur à un autre, d’un professeur à un autre.
      Ce qu’il y a de commun à tous les «preneurs de parole», c’est l’utilisation des mots…du Pouvoir des mots.
      (Relativement à la situation en Syrie actuellement, plusieurs souhaitent que le pouvoir des mots soit plus fort que celui des armes.)
      Comme preneur de parole conteur, quelles sont mes aspirations?
      Le musicien de jazz qui se permet une exploration country, pour exprimer ce qu’il avait toujours exprimé en utilisant le langage du jazz, ne fait qu’emprunter une autre forme de musique, pour exprimer ses besoins et ses aspirations, en utilisant le pouvoir de la musique pour l’offrir à ses «écouteurs».
      Les mots sont des outils merveilleux dont nous mesurons encore mal la puissance.
      Des mots d’un de mes professeurs (prononcés en 1970) qui me «racontait» la biologie, sont encore présents dans mon esprit. Ils ont eu un impact sur ma vie. Ces mots étaient «porteurs». Ils étaient porteurs de passion et ils sont devenus, pour moi, «passeurs» de passion.
      Au-delà de mon besoin de parler, mes mots rejoignent-ils les «artistes de l’écoute» à qui je les offre? Quels en sont les impacts?
      Certaines formes de prises de parole veulent divertir, d’autres veulent émouvoir ou encore transmettre des connaissance, susciter une réflexion…Certaines veulent convaincre, convertir…
      Les aspirations des preneurs de paroles sont diverses!
      C’est la première fois que j’utilise la plateforme que représente Facebook pour participer à ce type d’échange…Certains préfèrent le «tweet», d’autres le téléphone et d’autres la rencontre. Jadis les échanges épistolaires étaient utilisés. Chacun comporte ses avantages et ses limites, ils ne sont encore que des formes que peuvent prendre les échanges. Contrairement au «tweet» qui me semble favoriser une communication de type réactionnelle et affective, cette plateforme ci permet une réflexion dans l’échange, une réflexion que même le débat en présence ne permet pas!
      En terminant, je ne suis pas vraiment «un pauvre conteur solitaire loin de son foyer…» Je me perçois plutôt comme un «quêteux».
      On a parfois associé les conteux et les quêteux.
      Je me perçois comme un quêteux qui aspire à devenir enchanteur.
      Un conteur qui utilise le pouvoir des mots comme procédé magique afin d’enchanter le monde…histoire d’embellir la vie.

      • Louise Tanguay Conteuse says :

        Yvon Boutin, Nos chemins ou nos lignes aériennes ce sont peut-être croisés à la frontière du Labrador réelle et imaginaire.

        Personnellement, je suis devenue conteuse quand on m’a prise pour une hurluberlue alors que je ne disais que la pure vérité dans un récit de voyage. Depuis ce temps j’embrasse mon état avec grande joie sachant que la réalité dépasse la fiction je considère qu’il est préférable de passer pour menteuse que de passer pour une hurluberlue.

        Merci à ce méchant conteur qui a suscité toute cette histoire.

  14. michel faubert says :

    Pour raccommoder tout ce beau monde, rien de tel qu’une définition claire, consensuelle et rassembleuse:

    Conte: Art ancestral qui consiste à parler dans un micro.

  15. François Devost says :

    Merci à vous tous de vos réflexions, très intéressant à suivre. Comme on dit, là où on ne se pose pas de questions, on n’avance jamais :-)

  16. Marie Lupien-Durocher says :

    Ce débat est-il encore réel ? Il me semble qu’on en entend de moins en moins parler. À moins que ce ne soit que mon réseau? Enfin, quel dommage… Je vous suggère « L’art du conte en dix leçons » et « Le conte. Témoins du temps, observateur du présent. » chez Planète rebelle, et « Conter, un art ? » de Michel Hindenoch ou « Suddently they heard footstep » de Dan Yashinsky. Vous pouvez aussi vous intriguer par rapport au travail de Christian-Marie Pons. Il y a de plus en plus de ressources qui cherchent à comprendre le conte en considérant ce qui lie toutes les pratiques actuelles, plutôt que de tenter de tracer un cadre qui limite la définition de l’Art de conter. Ça donne des pistes de réflexion pour mieux comprendre sa propre pratique (les courants dans lesquels ont s’inscrit) et ce qu’est cette « matière » que nous travaillons et qui nous travaille: le conte ou la littérature orale pour être plus englobante!

    Chose certaine, c’est vrai que les conteurs sont mal chaussés. Il me semble que la moindre des choses pour un artiste, c’est de connaître la discipline qu’il pratique, non seulement dans sa pratique, mais aussi dans son historique, dans sa définition, dans sa théorie. Ne serait-ce que pour parler en connaissance de cause si on aborde avec lui la question. Je trouve génial pour cette raison que de plus en plus de livres théorique sur le conte sortent et que des écoles au programme de formation long commencent à voir le jour, notamment en Europe, pour approfondir tous les aspects de cet art. Si jamais vous voulez plonger plus loin, au niveau théorique, le Centre méditerranéen de littérature orale (CMLO) est une très belle ressources pour identifier, bien que les catégories ne soient pas étanches, les grands genres de la littérature orale. Je trouve important que les artistes soient capables de parler de leur art au delà de leur processus de création.

    Marie

    PS: Désolée… j’ai répondu sur Facebook et aurais sans doute du répondre ici!

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